Il est 1h20 du matin dans la nuit du 28 au 29 juin 1969, à New York. L’officier de police Seymour Pine, accompagné de 6 hommes, tape à la porte du Stonewall Inn, le plus grand bar gay de la ville, tenu par la mafia, et crie « Nous prenons possession des lieux! ». Le bar est bondé. Dehors comme dedans, il fait une chaleur à crever. L’objectif des policiers: arrêter le personnel et les responsables du lieu, à qui ils reprochent diverses malversations. Afin de les repérer, la police interdit toute sortie du lieu avant un contrôle d’identité. Certains clients s’agacent, d’autres paniquent. Ils craignent que leur entourage personnel et professionnel apprennent qu’ils sont homosexuels, ce qui à la fin des années 60 peut être dramatique.

Les clients, une fois que leur identité a été vérifiée, par des policiers souvent grossiers, sortent au compte goutte du lieu. Au lieu de se disperser et de rentrer chez eux, ils et elles attendent la sortie des autres. C’est ainsi qu’une foule s’amasse peu à peu. Chaque sortie est applaudie, ou suscite des rires, si le client qui sort en rajoute dans la théâtralité (un plaisir que peu se refusent). Au fil des minutes, le rire cède la place à l’irritation. La police met trop de temps, elle est trop brutale. Cela finit par dégénérer. Les clients s’en prennent à la police, obligée de se retrancher à l’intérieur des lieux. Le bar est alors pris d’assaut. Les renforts policiers tardent à arriver, alors ceux qui sont à l’intérieur se tiennent prêt à faire feu sur les manifestants. Par bonheur, le drame sera évité lorsque les CRS locaux débarquent. S’ensuit une nuit de course poursuite et d’affrontements, suivie par plusieurs autres. Cette révolte va servir de déclencheur pour le mouvement gay. Nous ne serons plus des victimes. Un an plus tard, Craig Rodwell, fondateur de feu la librairie gay Oscar Wilde Memorial Bookshop, organise avec quelques autres une marche pour commémorer les événements de juin 1969. C’est la première gay pride.

stonewall-david-carterIl y a deux livres essentiels sur les émeutes de Stonewall. Stonewall, de Martin Duberman, publié en 1993. Et Stonewall: the riots that sparked the gay revolution, de David Carter, publié en 2004, qui a inspiré le documentaire de PBS Stonewall Uprising. J’avais lu le premier il y quelques années, je viens de terminer le second.

Les deux historiens élaborent leur récit à partir d’une galerie de portraits d’actrices et d’acteurs des émeutes. David Carter insiste en plus sur deux points: la situation géographique du lieu et l’histoire du quartier, si particulier pour New York avec ses rues enchevêtrées, et sur l’importance de la mafia, qui tenait la plupart des lieux gays avant les émeutes.

Le Stonewall a beau être le plus grand bar gay de la ville, c’est un lieu horrible. « Fat Tony », le mafieux qui l’ouvert, n’a guère de considération pour ses clients. Les toilettes débordent, le personnel coupe les (mauvais) alcools à l’eau, les prix sont exorbitants, les verres sont lavés dans le mec bac d’eau toute la soirée (ce qui a déclenché un jour une épidémie d’hépatites), les serveurs harcèlent les clients pour les faire consommer…

David Carter évoque aussi longuement le terrifiant Ed Murphy, surnommé « Le crâne », qui anime alors un réseau de chantage des homosexuels. Le mode opératoire est simple: les employés du Stonewall (et des autres bars où il sévit) sont chargés de repérer les clients riches et les signalent à Murphy. Ce dernier demande ensuite de l’argent aux victimes. S’ils n’obtempèrent pas, il les oute, et ruine leur vie au passage. Pourquoi ce triste sire n’a-t-il jamais été véritablement inquiété? David Carter a une thèse très plausible: Murphy avait de quoi faire chanter l’un des personnages les plus importants des Etats-Unis, le directeur du FBI John Edgar Hoover. C’est d’ailleurs pour lutter contre cette pratique que la police est descendue au Stonewall le soir du 29 juin 1969. C’est ce qu’avance le responsable du raid, Seymour Pine, et compte tenu des éléments et des témoignages qu’il a pu réunir, David Carter juge cette version plus que vraisemblable. Sauf que pour les homos et les personnes trans présentes, cette opération de police succédait à de nombreuses autres, qui avaient bien pour but, elles, d’harceler les pédés. Et le Stonewall avait beau être ce qu’il était, c’était l’un des rares espaces de libertés qu’ils et elles avaient.

A travers son récit, Carter revient également longuement sur cet aspect controversé des émeutes, qui ont duré 6 jours en tout: qui a lancé les hostilités? De nombreux témoins décrivent l’importance de cette lesbienne butch (ou était-ce un homme trans? On ne le saura jamais), qui s’est débattue vigoureusement lorsqu’elle a été menottée, qui s’est sortie de la voiture où l’avait mise deux fois de suite et qui a lancé aux badauds « pourquoi vous ne faites rien pour m’aider? ». Mais la foule silencieuse qui bloquait la rue a eu aussi son importance, ainsi que celles et ceux qui ont commencé à jeter des pièces sur la police. Une fois les hostilités lancées, les témoignages font état d’un groupe de jeunes sans-abri gays particulièrement virulent. Ce sont eux qui ont résisté avec le plus de force. Au final, souligne l’auteur, étant donné la multitude de micro-événements qui se sont produits en même temps, il est difficile d’isoler une ou plusieurs personnes qui seraient à l’origine de la révolte. C’est une conjonction de facteurs.

Il fait un sort en revanche à la rumeur selon laquelle l’enterrement de Judy Garland, qui a eu lieu quelques heures avant les émeutes, aurait mis les gays dans un état de nerfs tels que cette descente de police aurait été la descente de trop. Pour une raison simple, aucun des participant.e.s ou des observateurs directs n’a jamais cité cet élément. Dommage, j’aimais bien cette théorie! J’en avais d’ailleurs parlé à Liza Minnelli, fille de Garland, lorsque je l’ai interviewée en 2005. « C’est une histoire trop belle pour ne pas être vraie », m’avait-elle répondu.

C’est ce qui fait la valeur de ce livre: par son travail de recherche et son sérieux, Carter démonte tous les préjugés sur Stonewall et livre ce qui s’approche le plus d’une vérité historique. De quoi comprendre l’importance de ces quelques nuits de juin 1969 dans la ville qui ne dort jamais.

Photo: Gay Pride 1989 à New York, pour les 20 ans de Stonewall. Joseph T. Barna

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